Brèves de lecture (3) – Kafka et La Métamorphose

C’est une nouvelle. Une centaine de pages.

A lire lors d’une après-midi maussade, deux heures devraient suffir, mais ayez au moins le sourire avant de commencer la lecture car l’histoire n’est pas vraiment joyeuse.

Grégoire Samsa (ou Grégor selon les éditions) doit avoir une grosse vingtaine d’année, mais il vit toujours chez ses parents et sa soeur à cause de problèmes financiers, thème qui d’ailleurs se miroitera dans la suite de l’histoire.

En réalité la situation est plus complexe ; Grégoire travaille pour nourrir toute sa famille depuis l’endettement puis la ruine de son père avec son entreprise. Le fils loge également ses parents et sa soeur dans un bel apartement, lui ne se garde que quelques sous.

Ils vivent heureux en famille, tout semble aller pour le mieux, Grégoire met toute son âme au travail, mais voici qu’un jour, Grégoire ne se lève pas. C’est pourtant l’heure.

Grégoire aimerait pourtant bien se lever, mais cela est impossible ; ses membres sont lourds, ses articulations douloureuses, il n’est plus lui même, ils s’est métamorphosé, il est devenu un cafard.

Le procédé de l’isolement
Ce n’est jamais dit clairement, mais les descriptions dessinent bien les traits caractéristiques du cafard. 

Tout commence par le corps. Ses pattes, ses antennes, son squelette externe, faisant perdre l’agilité et la souplesse d’un corps humain. Socialement, l’inadéquation du corps se traduit par une inadéquation sociale, première phase de l’isolation du personnage. Sa nouvelle l’empêche en effet de suivre un mode de vie normale, ou du moins socialisé. Impossibilité de bouger aisément, impossibilité de se rendre au travail sous cette forme donc solitude, tout l’environnement est inadapté pour se déplacer donc renforcement de la solitude… et ainsi s’entamme le cercle vicieux de l’isolement.

En effet, l’inadéquation du physique de Grégoire aux cadres de la vie socialisé vont conduire à l’exclusion non seulement parce qu’il n’emploie pas les mêmes outils mais cette solitude va de surcroît être renforcée par le fait qu’il ajustera d’une autre manière ses moeurs qui le distinguerons encore plus de la société. En plus de ne pas manger à table, Grégoire mange par terre, en plus de ne pas manger des aliments habituels, Grégoire se nourrit de trognon de pomme et autres résidus alimentaires. En plus de ne pas marcher debout, Grégoire rampe sur le plafond… en fait, en plus de ne pas se conformer aux moeurs de la société, Grégoire est contraint par sa nouvelle forme physique de se construire presque à l’oppposé de l’habitus normalisé par notre société.

Il s’agit de plus réellement d’un cercle vicieux puisqu’on découvre au fil de la lecture comment Grégoire évolue avec sa métamorphose. Il va non seulement être contraint par son nouveau corps, mais honte et la cupabilité, facteurs clés de son isolement progressif, vont également l’enfermer dans une cage sociale. On voit ainsi Grégoire progressivement s’adapter à son corps et s’éloigner des moeurs de la société. Par honte et cupabilité, Grégoire évite tout contact avec sa famille qu’il ne veut pas effrayer.

Prenons l’exemple de la nourriture. D’une alimentation acceptée par notre société, et dont il pouvait se nourrir sous sa forme humaine, Grégoire va devoir progressivement devoir passer au refus de cette nourriture, au jeûne puis à l’acceptation de se nourrir de déchets. S’ajoutent à cela honte et cupabilité qui vont le priver des repas familiaux et donc d’un de ses derniers liens important avec le monde humain socialisé. Il se retrouve à manger seul et par terre sur une vieille feuille de journal, c’est à peine si on se déplacera pour nettoyer sa « table » au balais. Dans son immobilité -il ne peut sortir de la maison- et sa solitude, Grégoire dérégule sa notion du temps alors que les repères temporels sont centraux dans les rapports humains. Il mange à toute heure, il dort le jour, ne trouve plus le sommeil la nuit… et son isolement en est grandit, par son débousolement social qui lui donne de nouveaux repères éloignés de ceux de la société qui l’entoure. Il devient marginal.

La dernière étape de l’isolement se réalise par la dégradation du lien qui s’use et se détruit.

Ce lien affectif c’était alors la dernière considération humaine de Grégoire, la dernière passerelle qu’il pouvait encore traverser pour retrouver la société qui l’avait vu naître, un dernier pont, ou rempart, contre sa bestialisation. Ce dernier support, c’est sa famille. 

Au lendemain de la métamorphose, ce lien affectif se traduit par le prolongement de l’amour, en dépit des apparences repoussantes de Grégoire, lui permettant de se sentir aimé et d’affronter l’épreuve de l’isolement.

Ce lien est tout ce qui retient Grégoire au dessus d’une énorme gouffre. La preuve, lorsque ce fin fil se romp, Grégoire tombe dans le gouffre de l’abandon, l’isolement porté au paroxysme, et y succombe.

En effet, les petites attentions affectives envers Grégoire comme la porte laissée entrebaîllée lors des repas pour qu’il se sente inclu, les brefs pensées envers lui dites à voix haute lorsqu’on débarasse son repas, se raréfient au cours du livre et laisse progressivement place à des injures et des reproches; la violence morale et physique consumeront le dernier lien, affectif, jusqu’à sa rupture.

Tout se fait progressivement et en concordance : Grégoire passe de fils humain aimé à fils cafard moins aimé puis plus aimé du tout, il devient en fait une charge de travail et d’argent alors qu’il en fut une source dans son passé humain. L’argent et les problèmes financiers qui n’ont jamais en définitive quitté la famille vont en effet contribuer au rejet de Grégoire par sa propre famille. Grégoire n’est plus une source de revenu. Alors la famille doit travailler pour compenser les maigres économies. Bientôt on vend les biens précieux pour payer le chic apartement qu’on ne peut pas quitter à cause de Grégoire. La famille fait donc louer une partie de l’apartement, et un soir, alors que la soeur de Grégoire joue du violon pour les invités, Grégoire s’approche trop, il est repéré par les clients qui, écoeurés ne veulent plus payer et menacent d’un procès. C’est la goutte de trop à assumer pour la famille, et le lendemin, on découvre la carcasse d’insect du fils qui s’est abandonné lui même, submergé par, en plus de la perte de sa vie sociale, le revirement de sa soeur qui fini par souhaiter sa disparition, l’épouvante de sa mère lorsqu’elle l’aperçois, la violence physique de son père qui le bat.

Le dernier abandon que subit Grégoire est son propre abandon. Sa vie était devenue un combat permanent contre la résignation à son sort, mais lorsque ses intimes derniers supports l’abandonnent, l’isolement est trop fort, sa force mentale trop fébrile, et il devient pour lui même le cauchemar qu’il est pour la société extérieure et le fardeau qu’il représente pour sa famille. Il devient pour lui même l’image que les autres lui renvoient par réflexion. Et s’abandonne comme le monde qui l’entoure l’abandonnent, à la mort.

Glaçant.

On retrouve le parfait processus de l’isolement qui débute par une mise à l’écart et fini par l’abandon total, prisonnié d’un cercle viscieux dont il n’a pas pu se tirer

Phénomène déclancheur : différence de nature (physique et morale) de l’individu.

– Inadéquation aux moeurs acceptés dans la société qui l’entoure, et à son habitus.

– Socialisation différentielle selon son nouvel habitus.

– Perte des repères admis graduelle au fur et à mesure de son éloignement de la société.

– Constitution de nouveaux repères adaptés à son nouvel être, création d’une identité opposée à l’identité traditionnellement admise.

– Socialisation inversée par rapport à la socialisation dans laquelle il baigne dû à son isolement qui l’enferme et le distingue

– Perte du lien social (liens faibles), puis du lien affectif (liens forts)

– Abandon de lui même, crise d’isolation, aucun support social, dépérissement à son apogée, mort
autre socialisation, socialisation inversée, perte des repères, autres repères, perte du lien social, affectif, se laisse tomber

Comment lire la nouvelle, l’univers kafkaïen.

Tout ce dont je viens de vous partager est un chemin de lecture au sens où il peut en exister d’autre. Je ne sais pas si on peut faire de contre-sens sur le message de la nouvelle tant je pense que La Métamorphose de Kafka fait partie de ces oeuvres qui ont dépassé leur auteur qui n’est lui même ni plus maître, ni plus garant de la portée artistique tant les interprétations sont multiples.

Le plus efficace est bien sûr de lire nous même la nouvelle pour la comprendre, mais on peut appuyer notre analyse sur des faits existant déjà. Par exemple, on remarque le paronyme notable entre le nom de famille de Grégoire et celui de l’auteur : Samsa et Kafka. De plus, si on replace l’écriture du livre dans sa chronologie (suivant Le Disparu et lié à Lettres au père) et son contexte (Kafka entretient des relations très contradictoires avec son père, entre amour et haine, sympathie et rejet, admiration et répugnance…). Kafka s’exprime-t-il à sa famille à travers le héro ? s’adresse-t-il à sa famille ? et que leur dit-il ? Là encore, les lectures divergent ; fait-il passer sa colère en les accusant de l’avoir laisser mourir ? ou partage-t-il son incompréhension ? Et voilà à mon avis le réel sens du livre et de beaucoup d’écris de Kafka : l’incompréhension des individus entre eux et face au monde et leur société, ils n’arrivent pas à se faire comprendre. Dans La Métamorphose, Grégoire est enfermé. Enfermé physiquement dans sa chambre, socialement dans sa carapace, et affectivement avec sa famille qui, d’elle même, convient du fait qu’il ne peut pas les comprendre vu sa nature, et qui donc, coupe les ponts de communication. En réalité qu’en est-il ? On ne sait rien. Grégoire semble même avoir du mal à communiquer avec le lecteur ; jamais il n’est dit si Grégoire peut encore comprendre, parler, et entendre, cela n’est pas démenti, cela est évité. Voilà alors l’explication de la solitude de Grégoire ; son incompréhension du monde -pourquoi cela m’arrive-t-il ?- qui conduit à son renfermement sur lui-même. Car finallement, si Grégoire se voue lui même à la mort en s’abandonnant, n’est-ce pas avant tout le signe de sa résignation face à l’incohérence du monde ? son impuissance fatale conduite par son emprisonnement social et inchangeable ?
Voilà comme je suis arrivé à découvrir le monde kafkaïen. Bien souvent, à l’image de Le Procès, c’est le monde extérieur qui est totalement rocambolesque. Dans cet ouvrage, un individu est réveillé par les services de police et emmené au tribunal pour… il ne sait pas. Au fil du livre, il découvrira son procès et les gestes qu’on lui reproche comme si il venait d’endosser cette nouvelle vie la veille, sans rien savoir, tout lui semble inconnu et étranger. Cette tendance des mondes incompréhensible se retrouve dans toute l’oeuvre de Kafka comme un fil conducteur ; administration écrassante, relations sociales incensées, on voit comment les individus sont confrontés à la réalité qui, poussée à l’extrême, devient incensée à leur égard. Incompréhensible. A travers La Métamorphose, c’est l’inverse qui se produit puisque le décalage entre la société et l’individu semble trouver racine dans la nouvelle nature de Grégoire. Néanmoins Kafka continue ainsi d’ériger ses mondes kafkaïen, c’est-à-dire oppressants, insencés, cauchemardesque. Voilà ce que c’est l’Absurde kafkaïen.

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