Billet de lecture (2) – L’insoutenable légèreté de l’être 

L’Insoutenable Légèreté de l’être, Milan Kundera, 1982

C’est cette sorte de livre révélation, celle que votre ancienne prof de lettre vous avait recommandé, que vous vous êtes préssés d’avoir, que vous avez croqué avec délice, qui vous met l’eau à la bouche pour la suite et fait germer l’amour littéraire. Peut-être que dans d’autres circonstance tout aurait pu être autre, mais voilà comme je l’ai découvert.
Si on veut ranger l’oeuvre de Milan Kundera dans une case, pourquoi pas le tiroir Roman Philosophique. Mais l’espace est trop petit, étriqué, à la lecture on découvre tant d’autres choses qu’une simple appellation. Le livre de Kundera est complexe. Je dirais même original.

Ainsi, sur un fond politique et historique, à l’heure de la Seconde Guerre Mondiale, sous la vague communiste, s’illustre la pensée philosophique. Mais pas que. C’est le printemps de Prague, les chars soviétique envahissent la ville pour restaurer l’autorité de l’URSS de Brejnev, Dubcek, le leader communiste de la République Tchèque tombe en disgrâce après avoir promu une version douce du communisme imposée par Moscou ; le communisme à visage humain. Ca, c’est le fond de l’air, le contexte.

LES PERSONNAGES

Tomas est un chirurgien libertain, malgré son amante, et surtout très amoureusement particulier : il ne veut coucher qu’une seule fois avec chaque femme et avec le plus grand nombre possible. Le régime le contraindra à devenir laveur de carreaux à cause d’un article publié qui a déplu au régime communiste. Tomas représente l’ambiguïẗé, le raisonnement, la réflexion, l’hésitation, l’essai.

Tereza est serveuse dans un bar de province. Poursuivie par le cauchemar et l’adoration de sa mère envahissante, elle devient la femme de Tomas qu’elle confond avec l’amour de sa vie, en arrivant à Prague. L’amour n’empêche pas l’union des antithèse : Tereza est la pesanteur officielle, la morale incarnée, la droiture, la dévotion à son mari, l’amour pur, presque platonique.

Sabina est une artiste, amante de Tomas à ses heures perdues. Elle s’oppose également à Tereza dans son rapport à la vie : Sabina est la légèreté, la frivolité, le refus de s’encombrer de choses pesantes comme la responsabilité des corps humains, la complexité également puisqu’elle récuse les dessins trop beaux de la réalité, elle préfère regarder les choses en face.

Franz est le quatrième personnage principal quoique mineur. Il m’a semblé se confondre avec Tereza. Il est une autre incarnation de la pesanteur, mais plutôt dans le sens traditionnel. Franz représente le vieux monde, prisonnié d’un mariage raté, il devient prisonnier de lui-même.

L’INTRIGUE

1968. Prague, Seconde Guerre Mondiale. Printemps de Prague

Tomas et Tereza se rencontrent par le plus grand des hasards. Tereza en comptera six hasards en abîme par lesquels résulte leur rencontre.

Face aux initiatives d’adoucicement du communisme par le leader du pays, Dubcek, les chars russes de l’URSS de Brejnev débarquent dans Prague pour sanctionner ce communisme à visage humain.

Tous nos personnages fuient pour la Suisse. Mais Tereza rentre à Prague, mélancolique. Tomas la suit. Il devient laveur de carreaux et agrandit son cercle de relation extra-conjugales à ses clientes. 

La guerre passe, le couple s’installe à la campagne, commence à connaître des jours heureux et insouciants avec leur chien, Karnénine. Le chien meurt d’un cancer, les époux d’un accident de voiture par la suite.

L’EXCENTRISME – LA FORME ET LE FOND

D’abord on oscille entre essai et narration, entre fiction romanesque et théorie philosophique. La première phrase cite Nietsche, le troisième chapitre débute la réelle intrigue. Le contexte historique est pesant, la théorie philosophique demande de l’attention. 

Et pour lier tout cela, l’intrigue, sans aucune valeur ni importance comparée aux événements extérieurs à ces liens d’amour, trace un fil rouge, fil conducteur qui articule le tout.

Voilà le génie de l’auteur. Lier la forme au fond, mettre l’un au service de l’autre. Au détour de quelques dialogues, des chapitres entiers sont dédiés à la réflexion et la définition philosophique. L’intrigue sert d’illustration. C’est la face visible de la pensée, c’est par là que nous entrons dans la philosophie : l’intrigue est l’application des raisonnements de l’auteur à la réalité, l’exemple construit de toutes pièces par l’écrivain pour satisfaire ses idées.

En faisant valser les codes, Kundera se permet par son talent de tout faire, et il entame des débats avec les plus grands philosophes du monde.

LES CONCEPTS

Le Langage

Kundera explique que par nos expériences nous nous construisons comme individus et donc nous vivons notre langage. Au fil du temps, les mots peuvent avoir des connotations si différentes que nos partitions de vies ne sont plus lisibles par les autres et nous arrivons de moins en moins à nous comprendre.

D’ailleurs Kundera emploit plusieurs parties à réexpliquer la définition de tout le vocabulaire du livre (amour, liberté, trahison…) selon les vision de Thomas et Tereza pour souligner leur différente lecture du monde.

L’éternel retour

Par les premières pages, Kundera se met en porte à faux de la théorie de l’éternel retour de Niestche et entame le problème par ce sens : si toute vie ne se réalise qu’une seule fois, alors toutes ne valent rien, car on ne peut pas faire d’expérience la concernant. Il n’y a pas de signification. Rien n’est juste, rien n’est bon, ni le contraire : on ne saura jamais ce qu’il aurait fallu faire. On vit ainsi tous d’initiatives prises inconsciemment des conséquences et des enjeux. Le temps file, les aiguilles courent, notre vie coule, le sable du sablier nous échappe : on agit dans l’empressement et aveugelement. Notre vie ne sera toujours qu’un brouillon sans esquisses, un brouillon.

Dans le monde de l’éternel retour, chaque geste porte le poid d’une insoutenable responsabilité

Ne pouvoir vivre qu’une vie c’est ne pas vivre du tout.


La beauté du hasard

Selon Tomas, tout n’est qu’hasard. Tout est fait inconsciemment donc tout n’est le résultat de rien, sinon de choses fortuites, aléatoires. À l’image de son amour heureux avec Tereza, tout se déroule d’une manière mais tout aurait pu être autrement, si… Cela nous fait réaliser que l’amour n’est pas un impératif, un nécessaire, une évidence, ce que Kundera appelle un Es muss sein (il le faut).

Tereza croit dans le hasard qu’elle appelle destin. Les signes qu’elle remarque sont des messages de la destinée. Ainsi elle comprend à quoi elle est prédestinée et suit son chemin.

Mais Kundera rappelle qu’on ne voit que ce qu’on veut, et que si les signes semblent indiquer une voie, c’est parce que dans la multitude de hasards de nos vies, on a décidé de remarquer ceux-là.

Nous croyons tous qu’il est impensable que l’amour de notre vie puisse être quelque chose de léger, quelque chose qui ne pèse rien ; nous nous figurons que notre amour est ce qu’il devrait être ; que sans lui notre vie ne serait pas notre vie.

L’Homme, guidé par le sens de la beauté, transforme l’événement en un motif qui va ensuite si’nscrire dans la partition de sa vie.


La Légèreté

Voilà donc où arrive la légèreté. La Légèreté s’explique par l’imprévisibilité de la vie et la difficulté de l’influer car tout n’est que hasard. Rien ne s’explique. La Légèreté est incarnée par Tomas qui s’effraie des responsabilités. L’amour comme tout autre règle n’a pas d’importance car tout est régit par le hasard, Tomas va de femmes en femmes et refuse même son fils issu d’une nuit imprudente.

La Légèreté c’est également le refus de la durabilité, du concret, de ce qui est officiel, austère. Tomas veut plus que cela, il veut tout en même temps, capter tout ce qui est possible tant qu’il le peut.

Mais si on ne vit qu’une fois, cette Légèreté induit une profonde et contradictoire extrême pesenteur : tous nos gestes sont donc encore plus portés de sens et toutes les responsabilités sont à nous, acteurs, qui jouons pour une fois seulement en improvisation le théâtre de la vie.

La Légèreté se défini donc également par la dualité des concepts qu’on retrouve depuis l’Antiquité. Face à la Légèreté, la Pesenteur. Par cette dualité, Kundera interroge le penseur grec Parménide qui attribuait à toutes les complémentarités un pôle positif et l’autre négatif. Dans ces paires antagonistes, Parménide plaçait ainsi le Bien opposé au Mal, le Beau au Laid, la Lumière à l’Obscurité… Voilà le problème philosophique du livre : quelle valeur de la Légèreté ou de la Pesenteur correspond le mieux à la condition humaine ? quel est le vrai fardeau ?

Même si Tomas semble incarner la Légèreté et Tereza la pesenteur, il faut toutefois nuancer le propos car tous deux s’interrogent tout au long du livre sur la légèreté et la pensenteur de leur propre existance, deux choses dont nous sommes en effet tous construits en quantités variables.

La Pesenteur

La Légèreté introduit donc par contraste la Pesenteur qui est aussi liée puisque par nos vies légères car éphémères, nous avons la responsabilité des choix sans pouvoir faire d’essais.

La Pesenteur est le sens, ce qui est lourd de sens, ce qui est grave, ce qui cherche le sens, c’est se fixer des règles, des impossibles, c’est le réalisme absolu, vivre avec l’Histoire, la morale, le solennel. On vit cette Pesenteur lorsque nous cherchons des réponses sensées à tout. C’est le matérialisme poussé à l’excès, l’attachement aux règles traditionnelles, porter de l’importance à la coutume.

La Pesenteur c’est accorder une extrême importance à tout ce qui arrive.

Parménide est convaincu que c’est la Légèreté qui correspond au pôle positif et la Pesenteur au négatif. Kundera illustre par son intrigue que cela est plus nuancé car si la Légèreté nous apporte la liberté, elle nous plonge dans la vacuité de notre existence. Cette ambiguïté de l’existence humaine se reflète dans les personnages qui s’orientent au fil du livre vers le pôle opposé : Tomas stoppe ses activités extra-conjugales, Tereza quitte Tomas…

L’amour est divisible en ces deux concepts de Pesenteur et Légèreté : Sabina suit la règle de la transgression, la trahison, car elle ne veut pas s’encombrer d’un corps et tomber dans la Pesenteur. Tereza recherche la plus grande stabilité relationnelle, elle se situe du côté du romantisme à l’opposé du libertinage et sa jalousie extrême rend tout lourd et pesant. Tomas enfin, défini l’amitié érotique. Il part de la volonté de la Légèreté mais tombera dans la Pesenteur de Tereza. En fait, Tomas ne veut pas collectionner toujours plus de femmes mais découvrir dans toutes le petit pourcentage d’inimaginable. Il va donc de femme en femme pour goûter au à la nouveauté de chaque découverte. Il s’impose une charte mais y déroge en laissant Tereza dormir avec lui un soir et de cette faute, découlera son amour sentimental alors que Tomas ne le désirait que physique. Cette sorte d’amitié est une relation sans sentiments et sans droit sur la liberté de l’autre. 

Finalement Tomas et Tereza mouriront physiquement dans la Pesenteur, dans un accident de camion, tandis que Sabina part au Etats-Unis et fait disperser ses cendres une fois morte pour continuer sa Légèreté.

Psycologiquement, Thomas et Tereza finissent leur vie dans la Légèreté : une vie simple et loin de l’agitation, une vie dont ils sont pleinement les maîtres, qu’ils mènent selon leurs choix, une vie faite de petits plaisirs et d’erreurs, et c’est sans doute le message final envoyé par Kundera : la possibilité d’aimer mener une vie légère.

Le Kitsch

Au milieu de tout cela, le Kitsch arrive plus tard, Kundera en parle comme une négation absolue de la merde.

Le Kitsch exclut de son champs de vision tout ce que l’existence humaine a d’inacceptable.

Le Kitsch est un esthétisme, un refuge dans la beauté et l’ignorance face à la laideur pourtant réelle.

Kundera explique que même Dieu, à l’image des Hommes, mange et donc défèque. L’Homme a appris le dégoût et à se cacher l’immonde de sa vision (donc à créer le Kitsch) quand Dieu l’a chassé du Paradis car il était imparfait.

Dans le livre, le Kitsch est surtout le combat de Sabina contre le régime communisme. Sabina hait le Kitsch imposé par le communisme d’état a contrario de haïr la laideur, le beau ou le communisme en lui même. Kundera explique alors que le Kitsch est très présent en politique pour porter un message clair, simple et efficace, mais qui du coup devient faux car embelli à l’extrême. Le Kitsch totalitaire du communisme tchèque fait ainsi réécrire les articles de Tomas, donne des règles pour la peinture, organise des défilé de la fraternité… et le goulag est la sorte de fosse septique où est envoyé tout ce qui ne correspond pas à cet idéal de la beauté présentée.

Enfin, Kundera rattache cette idée à notre existence puisqu’avant d’être oublié, on est changé en Kitsch. La femme de Franz pensera ainsi toujours en retrouvant son mari mort, que celui-ci l’aimait passionnément avant sa mort accidentelle, ce qui est renier la profonde adversion de Franz pour sa femme et son suicide qui en découle.

En fait, le Kitsch n’est pas le déni de l’immonde, car n’est immonde que ce que le Kitsch nomme tel. Le Kitsch est juste la négation d’une partie de l’être humain : sa sexualité, sa défection… qui sont depuis le départ d’un Jardin d’Eden, considérées comme choses à cacher.

Et certains pourront voir l’ultime message subliminal de l’auteur puisque tout au long du livre Kundera classe tout selon les pôles négatifs et positifs et finalement, le Kitsch c’est ça : la vision manichéenne du monde poussée à son paroxysme.

LE TITRE

Toutes ces explications peuvent au total justifier le titre du roman : l’Occident, qui s’oppose à l’URSS par sa primordialité de la Légèreté face à la Pesenteur, peut néanmoins être dur à vivre étant donné le choc entre la Légèreté de notre existance et la lourdeur de notre destin, la mort. 

Entre le sérieux et la Pesenteur soviétique et la Légèreté occidental, je trouve qu’on décèle un gouffre abyssal puisque tout sépare ces notions qui restent néanmoins liées, ne serait-ce que par l’Absurde de Camus qui est d’après moi le résultat de leur confrontation.

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