THU, 5 Jan – Toujours par delà la limite

Pour mon dernier jour, nous avons fait un ultime périple en motoneige dans l’immense parc naturel.

Comment pour vous faire comprendre, ou du moins le tenter, l’incroyable sensation de fin du monde qu’on ressent lorsqu’on avance dans le froid à près de -40°C ? 

Nous avons pris les motoneige. J’en conduis une. C’est drôle, bien que je n’ai jamais conduit de voitures, en chevauchant l’engin de montagne, je sens la contrainte que les automobilistes doivent eux même ressentir lorsqu’ils sont cadrés par les routes, engagés comme dans circuit pour enfant, restreints par les trottoirs.

Ici, cela n’a rien n’a voir. Pas de limite ; ni de vitesse, ni d’espace. On longe le lac glacé, s’aventure à peine sur le bord, contourne les glaciers, franchit comme on le veut les bosses blanches que la neige a bâtie. C’est incroyable. 

Personne.

Nous ne sommes que trois. Nous ne sommes que tous les trois. On parle fort avec nos casques contre le froid, et je préfèrerais qu’on se taise. Ecouter. N’y a-t-il rien à entendre ? Le vent. Les craquements de la neige gelée, les frotements de nos combinaisons. 

Le ciel tout au tour de nous sans nuage se peint de toutes les couleurs pales qu’on puisse imaginer : rouge orangé vers le soleil rasant qui se couche déjà, violet bleuté à l’opposé, et entre cela, toutes les nuances.

Le vent siffle, le froid mordille, le temps coule, tout cela doucement, et fait tant plaisir. 

Les montagnes au crépuscule quittent leur robe blanche-bleue pour vêtir une cape noire, à leur sommet les derniers rayons éclatent en rouge carmin vif. C’est incroyable. 

Où nous ne sommes pas allés, personne n’est passé, la neige est si lisse, cela me fait de la peine de marcher et casser le silence et la beauté de l’immense lieu par la même occasion. 

C’est une course à rompre le souffle, les moteurs accélèrent et s’emballent, mais sans but, on veut aller loin et découvrir encore mais après les dunes de neige il y en a d’autres, après la chaîne de montagne il y en a une nouvelle. 

Le froid dévore de l’intérieur. Parfois brusquement je ressens comme un feu subit dans mes articulations, je veux m’en défaire mais c’est impossible. Je suis obligé de m’arrêter, me plie en deux de douleur, serre les dents, maudit mon insoucience qui m’a fait ôter le gant quelques secondes pour prendre une photo. On ne va plus m’y reprendre. De toute façon l’appareil a perdu toute sa batterie pourtant pleine en une seule minute à cause du froid de givre.

Je reprends mes esprits, me relève, me ressaisis, active le réacteur et repars en vrombissant.

Je ne vois rien. L’air glacé est envahi par la vapeur d’eau qui sort de ma bouche. Non pas juste un peu de fumée, mais une bourrasque de buée.

Même respirer est difficile, comme si c’était pour racourcir mon enchantement face à la magnificience arctique. Ce qui est appréciable ne dure pas. Oui, respirer est douloureux, comme si l’air lui même était suspendu dans le vide, gelé, immobile. Bloc de glace solide. Une seule inspiration me donne l’impressions d’inspirer des glaçons. Mes poumons se givrent alors, et se réchauffent à peine lorsque j’expire.

Par la lunette des jumelles, on aperçoit un élan à une trentaine de mètres. L’animal magnifique, calme et serein, posé et lent, opulent, respectable. Magnifique. Il est la touche finale du tableau, celle qui fait ressortir le tout encore plus spectaculaire, celle qui nous fait comprendre que tout est fragile, que tout cela ne tient qu’à un fil. 

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