Mon, 28 Nov – Les voitures du soir

Je vis des moments fabuleux, je pourrais vous parler de ces moments merveilleux. Mais je vous parle toujours de choses tristes. Pourquoi ? je ne sais pas. Je pense qu’il faut savoir qu’on peut être heureux, mais qu’il ne faut pas oublier les choses tristes et le malheur des gens. C’est trop facile, et puis comment vivre complètement heureux si autour de nous règne une misère noire ? De toute façon en Grèce il n’est pas possible d’oublier cette misère.

Il y a un mois, un soir, je faisais du stop (bon, ok c’était pas vraiment le soir, c’était plutôt la nuit complète). Comme d’habitude, cheveux attachés et pantalon droit couronné d’un sourire presque calculateur parce que j’ai froid et que l’humidité se répand. Pourtant personne.

Je marche.

J’aborde la périphérie de la ville, déserte, et choisis le dernier croisement, juste après le dernier rond-point, avec une place pour arrêter un véhicule à côté de la chaussée. Je m’assieds, j’attends. Après moi, l’unique route mène à la montagne et traverse l’île. Pourtant toujours personne.

Une sirène retentit, ose s’approcher jusqu’aux rues voisines, puis repart au loin et s’arrête pour de bon.

Derrière la pompe à essence depuis longtemps fermée, des phares s’allument, une portière se clôt, quelqu’un part dans les buissons secs qui craquent sous les pas. On revient, portière, phares, plus rien. Le rond-point a retrouvé le silence de la nuit. 

Plus tard, bien plus tard, un mois plus tard, après de multiples tentatives (fructueuses !) d’auto-stop dans la nuit, je comprendrai. Je comprendrai que ces voitures garées au bord des routes, mais cachées, tous feux éteints, ce sont les pauvres de l’île. Non ! Qu’est-ce que je dis ! Ce ne sont pas les pauvres ; les pauvres n’ont pas de voitures, ce sont les travailleurs, les travailleurs appauvris. S’ils se cachent c’est pour ne pas être vus par la police, s’ils vont dans les buissons, c’est parce qu’ils n’ont pas de toilettes ni de maison. Ce sont ces travailleurs, tous ces travailleurs qui s’appauvrissent. L’étudiant précaire, le caissier fatigué, le commerçant salarié, l’employée de kiosque, le sans-emploi qui vient de perdre son travail. Oui, ce ne sont que là des hypothèses, car ces gens là, on ne les rencontre jamais. Le jour, ils remettent leur uniforme, leur blouse, leur tablier par dessus leurs habits sales, ils remettent leur costume et reprennent leur rôle social où ils l’avaient laissé la veille, en sortant de la boutique, de leur travail. On ne dit pas qu’on est pauvre, on est pauvre mais on ne le dit pas. On le garde pour soit. Oui, ce sont encore mes hypothèses, mais au moins les voitures elles, sont bien là, tous les soirs.

Désolé, Réalité, de t’avoir surpris le long des chemins caillouteux, les nuits d’automne.
Je n’ai jamais su comment en savoir plus. À qui en parler ? Comment en parler ? C’est tabou, ce sont des choses qui ne se disent pas. Je les ai revues plusieurs fois, les voitures du soir, toujours d’autres, toujours différentes. J’imagine qu’elles se déplacent pour éviter les soupçons. Mais le saurais-je un jour ?

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