Fri, 25 Nov – Identité migratoire

La dernière fois je discutais avec des locaux qui m’avaient invité à prendre le café. Nous parlions réfugiés. Il faut dire que cela occupe toutes les conversations ici. 

Ce qui est drôle -ou triste, je ne sais pas vraiment-, c’est que, comme pour un livre ou un film, tout le monde a sa propre idée sur le sujet. Oui, chacun a son opinion. 

On peut trouver cela normal, et oui, vive le pluralisme et le débat d’idées, mais le problème,  c’est que dans ces conversations, ce n’est pas le cas.

Oui, on n’échange pas sur nos solutions qu’on trouve personnellement viables, mais on discuter sur les faits. Et c’est exactement ce qui m’embête. Car oui, il y a débat sur les solutions, mais non, il n’y a pas de débats possible sur les faits, qui ne sont pas à choisir, puisqu’ils sont déjà une réalité. 

Bon. Voilà alors quelques points clés que j’ai découvert au camp à propos de l’identité des migrants, et que je vous partage car ils ne me m’étaient pas évidents auparavent.

  1. D’où viennent-t-ils ? Syrie, Liban, Palestine, Irak, Iran, Afghanistan,  Pakistan, Égypte, Libye, Algérie, Maroc, Congo… les migrants viennent presque tous de pays très différents parfois en rivalité, ce qui crée malheureusement des tensions entre les communautés (chiites ou sunnites, arabe ou farsi…). Il y a d’ailleurs des communautés bien plus présentes (syrienne, afghanistane, iraquienne…) mais également d’autres très minoritaires (polynésienne, indienne…). Et tous sont regroupés à l’étroit dans le camp.
  2.  Dans quelles conditions vivent-ils ? Pourquoi ai-je dit à l’étroit ? Tout d’abord parce que le camp, prévu pour 1 000 personnes, en héberge aujourd’hui 2 500. Pour comparaison, la ville de Vathy en périphérie de laquelle le camp se trouve, compte 8 000 habitants. Donc pour même pas 1/100 de l’espace de la ville (voir photo suivante), les migrants représentent plus de 20% de la population ! Ils vivent pour beaucoup sous tentes, au ratio alimentaire, vestimentaire et hygiénique… En fait, sans les aides des organisations humanitaires qui fournissent repas, tentes, isolation, sacs de couchage, habits, activités et cours de langue, je crois qu’ils ne survivraient pas.
  3. Vivre ou survivre ? Bonne question. Comme le camp est bondé, il est maintenant ouvert. Les migrants circulent presque comme ils le souhaitent. Mais où aller ? En ville, les tensions avec la population locale s’accentuent et de peur, les migrants ne sortent pas seuls ou n’importe où. Et puis ils ne peuvent pas travailler donc pas d’argent. Pas d’argent alors pas de loisirs. Il y a bien la mer glacée qui est gratuite. Mais ils préfèrent faire quelque chose de rentable. Alors, quand ils n’ont pas d’argent de la part de leur famille restée au pays, ils n’achètent pas plus de nourriture dans les commerces et vont pêcher au port avec des outils de fortune. Sur l’île, ils ont en fait accès à ce qu’il faut pour survivre -et encore ! et encore !-, mais pas pour vivre. Pas pour se développer, pas pour s’émanciper. Pas de culture, pas de livres, pas d’études, pas de perspectives proposées, lorsque je leur demande ce qu’ils souhaitent pour plus tard ils répondent « quitter l’île« . Et après ? Leur vie est comme inégalitairement mise en pause. Vous avez 8 ans ? 16 ? 25 ? 30 ? 40 ? 60 ? 70 ? La réponse est la même : veuillez patienter. Un mois, deux, un an. En attendant, déplacez-vous sur le côté, et mettez vos rêves en mode veille le temps de… pour une durée indéterminée. 
  4. L’égalité du sort ? Tous issus de multiples horizons, j’ai eu du mal -et je n’y parviens toujours pas- à établir le profil type du (ou de la) migrant.e qu’on croise au camp. Ils viennent donc de differents pays. Mais le plus choquant pour moi, c’est la violence du choc brutal qu’ils ont subi. Les migrants du camp sont (étaient ?) des ingénieurs, des professeurs, des décorateurs d’intérieur, des écrivains,  des artistes,  des fonctionnaires, des salariés, des patrons, des entrepreneurs… parfois même au prix de longues études. Et cela m’a encore plus choqué que de voir d’autres migrants ayant accompli de moins longues études, car je me suis plus identifié à ceux qui nous ressemblent (je parle ici de ressemblance de capital culturel évidemment). Ce n’est pas le cas de tous, bien sûr, mais c’est quelque chose d’important à savoir : le camp concentre, à un faible niveau d’humanité, des personnes de différentes cultures, traditions, langues, classes sociales, de différents capitaux social, culturel, économique,  aux situations familiales différentes, et enfin aux buts multiples, s’ils ne sont toutefois pas tous résumés dans le voeux de la salubrité et le fort désir d’une nouvelle vie, -non pas car l' »ancienne », celle laissée au pays, nécessite d’être enterrée, mais parce qu’elle ne proposait aucun espoir pour un futur viable-. Les conflits (chose que je décrirai pas) qui éclatent dans le camp sont à mon avis issus de ces tensions exacerbées. Ce sont des migrants qui me l’ont confié. Ah ! Les théoriciens du choc des civilisations auraient-ils raison ? Clairement non. Dans la pauvreté humaine, les cas de désespoir amènent malheureusement parfois à de la competition entre les souffrants, ce qui aggrave encore la misère et conduit aux violences et aux suicides (chose que je ne raconterai pas non plus par choix). Il y a bien de la compétition entre les migrants et c’est une fois de plus, selon mon avis construit avec des témoignages d’amis, la cause des dissidences qui sèment le trouble au camp. L’Europe, ainsi, donne aux migrants, en fonction de leur origine, un statut ou non. Les Syriens sont ainsi reconnus comme réfugiés alors que la plupart des autres non, car les conflits qu’ils fuient sont moins reconnus. Qu’est-ce que cela change ? Le statut de réfugiés ouvre les portes d’Athènes à ses détenteurs, donc le chemin du continent, et le chemin de l’Europe. Pour les autres, leur impression voit en le camp une prison à ciel ouvert, un certificat de non-futur. Comment partir ? Une nouvelle course poursuite débute alors.
  5. Vers quel horizon ? Oui tous les migrants ne fuient pas la guerre, oui certains sont des migrants économiques, et non ce n’est pas, d’après moi, une raison pour leur refuser l’accueil. Personne parmi les migrants n’aspire au camp. L’espérance est celle de l’après-camp. C’est pour cela que des gens très différents sont ici. Même venant d’Algérie et même pour aller en France, la voix grecque est préférée. « Plus facile« , « Moins contrôlée » racontent-ils. En attendant ils sont coincés sur l’île. Ce qui n’est pas pour le plaisir de certains locaux, qui désapprouvent, toujours plus nombreux, l’accueil des migrants. Les premiers jours de solidarité semblent aujourd’hui si loin. 

      Alors j’en veux à l’Europe. Et à tous les autres responsables européens et nationaux, grecs, français et aussi à tous les autres, à tout ceux qui ne font pas tout pour que l’accueil des migrants se passe bien. Je leur en veux car c’est comme cela que la situation s’enlise et empire. Comment faire porter au peuple grec l’accueil d’autant de migrants ? Comment faire porter cela par un peuple qui est déjà tant en crise ! 40% de chômage, 23% de TVA généralisée sur les îles, services publiques dégradés… Les migrants ne sont certainement pas une charge, mais pour que leur insertion se passe au mieux, il faut les répartir entre nous. Les migrants ne sont pas le problème DE LA Grèce. C’est l’enjeu de l’Europe entière, c’est le visage tout entier de l’Europe qui traîne dans la boue quand les enfants n’ont pas d’autre terrain de jeux que la terre trempée, quand leurs parents et frères et soeurs dorment pelotonnés dans des convertures sales, au ras du sol, trempant dans des flaques d’eau de pluie et de déchets. Honte à nous d’avoir supporter cela si longtemps et honte à nos états, remplacés par les organisations humanitaires, qui deviennent en dépit de l’État, le pansement de la plaie sociale, béante, meurtrie. À quoi cela rime t-il donc ? Cela rimera-t-il encore longtemps ?  

      Laisser un commentaire

      Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

      Logo WordPress.com

      Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

      Image Twitter

      Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

      Photo Facebook

      Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

      Photo Google+

      Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

      Connexion à %s