(1er) Novembre les pieds dans l’eau

Il y a le Novembre français, et il y a le Novembre grec. Et l’un comme l’autre, pour être précis, ont tout plein de déclinaisons car la France est large et la Grèce profonde. 

Il y a le ciel de Novembre français et le ciel de Novembre grec. Chacun surplombe un océan de Novembre distinct, et des vallées de Novembre dissemblables.

L’océan de Novembre est glacial, lorsque je sors de l’eau, le sang est parti depuis bien longtemps du bout de mes doigts, de la pointe de mes orteils, abandonne nos oreilles à un teint mort livide. Sans doute que mon sang me quitte même au moment où j’entre dans l’eau. J’ai l’impression alors d’être un de ces reptiles au sang froid, tels ces énormes geckos que je surprends le matin sur les roches où pleut le soleil. C’est une saison particulière car la mer nous attire mais devant elle, on recule au risque d’être touché.

Novembre, c’est Octobre en pire. En plus sauvage, en plus extrême, en plus savoureux et délectable. Les entailles de mes pieds me font serrer les dents à chaque pas -ou tous les dix pas, je ne sais plus, l’impression est permanente. 

Sur la plage les pêcheurs de poulpe ont replié leur ponton et déplacé leurs chaloupes. Il ne reste que du bleu. Le bleu du ciel sur nos têtes, le bleu des montagnes devant nos yeux, et le bleu de la mer à nos pieds. 

Je trouve que le français est bien une langue de Françaises et de Français. Parce que depuis la métropole, on n’a aucune idée de ce qu’est la mer. Seuls les marins le savent. Et tous les Grecs sont des marins, et leurs épouses des pêcheuses qui cannent les pièges en osier le long des plages, et s’adonnent à la pêche au poulpe, balançant le long des côtes des pieds d’oies en guise en proie, pleines d’hameçons. 

Vous savez pourquoi les Français.es ne connaissent pas la mer ? Ce n’est pas moi qui le dis, c’est leur vocabulaire. 

En grec, il y a un bleu pour le bleu des vagues, μπλε (blé), et un autre pour le bleu des cieux, γαλαζο (galazo). 

C’est typiquement continental de ne pas voir de différence entre ces deux couleurs extrêmes. Cela relève d’une vision du monde, d’un mode de vie, d’un quotidien, d’une perception des choses.
Ici Novembre grec s’annonce sous les meilleurs auspices : le ciel s’obscurcit, les oliviers sont verts, le soleil semble vouloir tondre les villes avec ses rayons. Mon projet d’espèces invasives avance plus rapidement encore que prévu. L’anglais est toujours aussi ardu.

Le matin le vent venu de loin entrebaille la double porte de la chambre d’hôtel, fait glisser les rideaux, amène les chants de geais, les gazouillements d’hirondelles, et pénètre malicieusement jusqu’à mon oreiller. Sur ses pas, l’accompagnent les rayons de l’aube, la chaleur de l’aurore, toujours aussi nouvelle. 

Le Novembre grec, c’est un Novembre de la durée, c’est un peu la ralonge de l’été. Il ne pleut pas. Ou qu’un peu la nuit. Au réveil les dalles grises foncé chuchotent qu’il a plu -autrement on ne le croirait pas. 

La vie de Novembre me fait penser à un vieux roman. Une belle histoire. C’est un peu une enfance à la Pagnol, mais à la mer, pas à la montagne. De la quiétude jusqu’aux aventures dans la nature lors des après-midis qui transpirent, on retrouve entre le livre français et le Novembre grec des plus larges ressemblances jusqu’aux plus fines similitudes. 

Lorsque le vent de Novembre s’emballe, il emporte dans une bourrasque tous les déchets de tous les chemins de toute la vallée. S’élancent dans le vent la multitude de plastiques abandonnés, de déchets consciemment jetés le long de chemins de terre battue, des mégots délaissés, des emballages argentés des paquets de chips, et des autres choses qu’on n’identifie déjà plus. La nuée volubile reste d’abord au ras du sol, déplace la poussière, s’enrage toute seule. Et puis quand s’y ajoute le vent venu du Nord, c’est un tourbillon encore jamais vu qui se balance et pourchasse on ne sait quoi, dans un bruit de culpabilisation pour nous :

ces déchets, c’est sont les nôtres. Si ce nn’étaient pas les nôtres, qui les aurait jeté ? il n’y a que des humains pour faire ça. Ces déchets c’est sont les nôtres. 

 Le serpent de plastique s’emmêle, se contorsionne, grossit, et comme la force va à la force, il emporte avec lui le moindre petit bout multicolore qu’on aurait laissé à sa vue.

Alors dans un dernier envol, il gonfle et se fait plus gros encore, emportant les déchets, le temps, et les secrets, et se rue vers le large, car c’est là qu’on l’appelle. Disparaît il alors, derrière les vagues déchaînées, emportant avec lui tout ce qu’il a soulevé.

Jusqu’au fond de l’océan.
Lorsqu’il est parti, après que l’air ait balayé la plaine, l’île est propre. 
Et dépité sur la plage, au rythme du ressac contre les rochers, on désespère de voir tout ce plastique rejoindre la mer. On est perdu, on ne sait plus quoi faire, on aurait pu mieux faire, plus ramasser de déchets. Mais la brise est déjà de retour, et la bourrasque n’est déjà plus là. Alors attristé, on regarde le large bleu, aux milles couleurs de bouts de rien ; le bleu de Novembre, les pieds dans l’eau.